Lettres de Soldats 1961


Mercredi 31 mai 1961 – 274

11h15 La grande et belle lettre que tu m’as envoyée.ça m’a fait un plaisir immense, tu sais.D’abord, parce que tu me racontais des tas de choses intéressantes.Ensuite et surtout,parce que tu semblais en bonne forme, avec un bon moral.ça m’a d’ailleurs porté chance, car j’ai appris, ce matin, que le capitaine avait donné son accord à la demande de permission. Ce n’est pas encore une garantie totale, ça ne le sera vraiment que lorsque je débarquerai à Marseille ou à Bron, mais c’est tout de même un bon point acquis. Les risques maintenant ce sont, soit que le nouveau capitaine refuse (ce qui semblerait assez étonnant), soit qu’il y ait des mesures générales de suppression de permissions (comme en avril et début mai), soit que j’attrape une punition, soit qu’on ait un besoin pressant de moi autour du 25 (auquel cas; ça reculerait la date seulement). Enfin, c’est parti pour  le mieux, vraiment. Attendons

Je vais confirmer ma réservation pour le 25 juin d’ici quelques jours et, à la grâce de

Dieu, encore. Réjouissons-nous donc, mais sans manifester un fol enthousiasme, pour

Cet après-midi, piscine, mais il ne fait pas assez chaud à mon goût. On verra plus tard. Je répondrai cet après-midi et ce soir à ta longue lettre et à ta bande par écrit. […]

Je vais chercher la bouffe et je vais envoyer cette lettre. Elle sera un peu plus courte, car après la signature d’un chef de corps, on ne sait guère s’exprimer. Je pense tout de même que tes menaces (vulgaires – oh ! combien – mais, semble-t-il, efficaces) ont dû jouer le rôle. Merci de ton aide.[…]

 

.18h30 Tout à l’heure Bernès (qui est rentré avant-hier de permission) vient me voir. « Dis, Dominjon, tu ne connais pas un nommé Feste ? – Si, il doit être commandant quelque part en AFN. – Non, il est lieutenant-colonel, et à Rouina – Ah ! Tu le connais ? – Oui, je viens de le voir, et il va venir te voir.» Une minute de panique, je vois arriver une 203 noire. Qu’au téléphone «Dominjon, voulez vous venir au PC !». Que vais-je dire ? : mon colonel ? mon cousin ?. J’arrive, (mon calot dans la poche pour n’avoir pas à saluer). Un grand bonhomme mince, cinquante ans environ, un stick et le nez pincé, le teint basané mais un bon sourire. Mimi sur les deux joues. «Nous sommes voisins ! Voilà mon secteur.» Palabres. « Es-tu bien ici ? – Oui, pas mal.» CS1, CS2, etc… Totall, je suis invité à passer le dimanche dans quinze jours avec lui. On viendra me chercher en voiture. Au fond ça n’est pas mal (ne te fais pas de souci et regarde sur la carte : Rouina est sur la RN4, à 45 kilomètres d’Orléansville). Je n’ai maintenant qu’un regret, c’est que le capitaine foute le camp car, fayot comme il est, j’avais toutes les chances avec lui de passer margi et d’être considéré. De toute façon ce n’est pas mauvais de connaître quelqu’un dans le secteur.

J’étais tout de même bien surpris et c’était assez marrant comme situation. Tu imagines : le brigadier et le lieutenant-colonel qui s’embrassent comme bon pain devant l’officier adjoint (dommage vraiment que le capitaine ait été absent). Ça aurait été un atout, s’il n’avait pas donné son accord pour la permission. C’est souvent comme ça, et je pense que c’est un peu ça la chance. J’obtiens par mes propres moyens ce qu’un autre, plus puissant, m’aurait donné le lendemain (ainsi pour Sathonay, etc…)

Je répondrai à ta lettre après dîner – non pas que cette visite m’ait ému – encore que je n’aime qu’à moitié ce genre de situation (vis-à-vis des copains, de la routine, etc…), mais je dois reconnaître qu’il (le colon) m’a bien mis à l’aise et qu’il n’a pas l’air trop mauvais bougre. Seulement je veux toute ma tranquillité d’esprit et l’estomac calé pour le faire utilement. Et puis cet espoir de permission, je dois le stabiliser dans ma tête, l’organiser et préparer les moyens de défense au cas où il tomberait à l’eau. Nous chance d’être réunis avant un mois regrimpent tout de même aux environs de 80%.

20 h. Bonsoir . J’ai relu déjà deux fois ta grande lettre de cinq feuillets. Je la reprends dans l’ordre . J’aime bien que tu me racontes les Deuxième et Troisième Brandebourgeois. Tu sais, ils valent au moins un quart pour l’interprétation de Munchinger, dont la précision et le dosage exact des timbres font ici merveille (bien mieux que dans Les Quatre saisons que Munchinger refroidit et germanise un peu).

J’aime mieux aussi le deuxième que le troisième, mais il y a tout de même dans le deuxième mouvement du troisième brandebourgeois, deux petites liaisons de violon solo (que je t’ai fait entendre déjà) et dont le seul souvenir me remplit la tête.

Sophie la tendresse. Je ne peux pas dire que je n’aime pas, bien que je n’approuve pas tout. Je ne crains pas la voix d’Hossein bien que la distance d’Orléansville aux émetteurs d’Europe1 (et non de la RTF) ne me la rende pas toujours très audible. Ce que j’aime assez, c’est la modernisation de thème genreGrand Maulnes ou Marianne de ma jeunesse, bien qu’ il y ait un certain délice de Vadim à ce complaire dans le trouble. J’aime aussi le style très cinématographique qui fait vivre de façon assez efficace les scènes exposées. Ça ne va pas plus loin – d’ailleurs il y a au moins une semaine que je ne l’ai pas entendue.

Quant aux Bijoux indiscrets, c’est plus sain, je te l’accorde, mais ce n’est pas génial non plus.

Ne me cite pas le “vaut mieux s’en foutre que…” de Buffin – sans quoi je t’écris une lettre pleine d’ordures (ou au contraire, je m’exprime pendant quatre jours dans un style hautement constipé). Je l’aime bien tout de même, Buffin, surtout en scribouillard…

[…Une page personnelle…]

 20h 30. Je viens d’entendre les informations. On attend toujours – quoi!

Il faut que j’aille en permission pour lire cette pièce que vous avez jouée, car je ne sais pas encore de quoi il s’agit. (Qu’as-tu fait de ton alliance pendant la représentation ?).

Content que ton rhume et ta mère (notre) aillent mieux. J’espère que les vacances les calmeront tous, et que tu n’auras pas eu l’occasion d’être énervée, toi.

Merci pour le concerto de flûte  éviter les douches

 

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